Gravitatem

Résidence 2025 à l’Usine Utopik

Paysage rouge, acrylique grattée sur filtre LEE rose, 120x80cm, 2025  
Paysage rouge, acrylique grattée sur filtre LEE rose, 120x80cm, 2025  

Paysage jaune, acrylique grattée sur filtre LEE jaune, 120x80cm, 2025  
Paysage jaune, acrylique grattée sur filtre LEE jaune, 120x80cm, 2025  

Paysage vert, acrylique grattée sur filtre LEE vert mer, 120x80cm, 2025  
Paysage vert, acrylique grattée sur filtre LEE vert mer, 120x80cm, 2025  

Paysage bleu, acrylique grattée sur filtre LEE bleu, 120x80cm, 2025  
Paysage bleu, acrylique grattée sur filtre LEE bleu, 120x80cm, 2025  

Paysage architectural noir et blanc, acrylique grattée sur filtre LEE clair, 150x110cm, 2024/2025  
Paysage architectural noir et blanc, acrylique grattée sur filtre LEE clair, 150x110cm, 2024/2025  

Portrait vert, acrylique grattée sur filtre LEE vert mer, 80x120cm, 2025  
Portrait vert, acrylique grattée sur filtre LEE vert mer, 80x120cm, 2025  

Portrait bleu, acrylique grattée sur filtre LEE bleu, 80x120cm, 2025  
Portrait bleu, acrylique grattée sur filtre LEE bleu, 80x120cm, 2025  

Portrait rose/rouge, acrylique grattée sur filtre LEE rose, 80x120cm, 2025  
Portrait rose/rouge, acrylique grattée sur filtre LEE rose, 80x120cm, 2025  

Portrait jaune, acrylique grattée sur filtre LEE jaune, 80x120cm, 2025  
Portrait jaune, acrylique grattée sur filtre LEE jaune, 80x120cm, 2025  

Ce sont d’austères paysages architecturaux qui se révèlent sous les éclairages mystérieux des peintures de Pierre Barraud de Lagerie. Baignés de clairs-obscurs, les reliefs qui se détachent de ses fonds ténébreux semblent revendiquer une temporalité floue, coincée entre une modernité performante et une antiquité solennelle. On pourrait presque y voir un décor de théâtre dissonant que des comédiens auraient déserté. Comme une pièce de science-fiction en attente d’être jouée au milieu d’ornements gothiques. Cela fait sens si on pense aux années que l’artiste a passées à travailler comme technicien dans le spectacle vivant. De cette expérience, il garde en effet une vive sensibilité pour la scénographie et la théâtralité des éclairages. Un goût qu’il va nourrir crescendo en s’imprégnant tout particulièrement de l’univers poétique d’Adolphe Appia, décorateur d’opéra connu pour ses réalisations novatrices, notamment du point de vue de la perspective scénique et lumineuse.

Pierre Barraud de Lagerie en extraira son propre style, fondé sur un geste obsessionnel de grattage de la peinture, appliquée par couches successives sur feuilles d’acétate transparent. C’est par cette action d’ajout et de retrait continu de la matière, qu’il vient exhumer et façonner le blanc du support avant de pulvériser à nouveau la peinture noire. Certains dessins peuvent contenir jusqu’à vingt-cinq couches, entre lesquelles l’artiste vient sans cesse modeler et remodeler les textures et l’intensité des profondeurs. Ses volumes résultent ainsi de cette excavation intuitive au cœur même de la substance picturale afin de laisser transparaitre la lumière. Surgissent alors, progressivement, des lignes droites, des voutes, des brouillards, et des figures tantôt géométriques tantôt informes, s’imbriquant dans une composition parfois très épurée, parfois plus complexe.

Passionné de cinéma expressionniste et de ses atmosphères insaisissables, comme celles du célèbre film muet Nosferatu le Vampire (1922), Pierre Barraud de Lagerie s’attelle dans ses œuvres à mettre en scène des ambiances ambiguës et oniriques, voire hallucinatoires et inquiétantes. Plongé dans un univers noir et blanc, l’artiste décline à l’infini certains motifs formels de monuments et d’architectures dont l’usage apparait énigmatique mais qu’on soupçonne d’être mémoriel ou oraculaire. Stèles, cathédrales, portails et colonnades aux perspectives emboitées semblent alors ouvrir vers des espaces métaphysiques inhabités, où la sensation de paix peut vite basculer dans l’angoisse, et inversement. L’effet de trouble s’avère renforcé par les particules de peinture pulvérisées qui permettent de créer ce grain à l’aspect poussiéreux et minéral, proche du rendu photographique. Sa facture homogène et diffuse, en harmonie avec la nature granitique et rocheuse des structures représentées, alimente un doute perceptif où le flou ne se distingue plus du détail.

Malgré l’absence de vie au sein de ces volutes de peinture, l’ésotérisme qu’y est convoqué semble habité par une dimension sonore. Comme un écho aux sonorités graves qui résonnerait d’une alcôve à l’autre, et dont on ne saurait deviner l’origine, car aucun repère ne parait possible dans ces espaces intemporels.

Si “l’expressionnisme est une révolte qui vise à libérer la masse qui souffre de la réalité du désespoir du monde dans lequel elle vit 1”, comme l’affirme le théologien Emmanuel Toniutti, voyons alors dans les temples de Pierre Barraud de Lagerie des lieux sacrés où célébrer les émotions contrastées de cette vie terrestre.

Licia DEMURO

avril 2025